" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon (France), 1737
" Avoir vu un éléphant n'est pas une question d'âge mais une question d'avoir parcouru la brousse "
- Roger Bila Kaboré (Burkina Faso)

samedi 29 juin 2013

Au sujet des sous-espèces du faucon lanier dans le bas-delta

2013 01 3 9h30 du matin, jeune faucon lanier ssp. probable abyssinicus en chasse au ras de la plaine alluviale du fleuve Sénégal
/ Photo par Frédéric Bacuez

* Bas-delta du fleuve Sénégal -

Dans la vallée du fleuve Sénégal, il m'arrive d'observer ici et là les puissants faucons laniers (falco biarmicus, lanner falcon) en train de chasser (plaines alluviales, Djoudj, Trois-Marigots). En certaines saisons cependant, il m'est difficile d'en identifier la race et donc l'origine géographique... Car en hiver, surtout de novembre à février, de part et d'autre du fleuve frontalier on peut rencontrer deux sous-espèces de falco biarmicus, dans le sud de la Mauritanie comme dans toute la vallée du Sénégal ainsi que dans les plaines du bas-delta à l'aval du lac de Guiers. L'une est résidente d'Afrique sub-saharienne, l'autre est une hivernante irrégulière venue du Sahara ou du Maghreb:

  • Falco biarmicus ssp. abyssinicus (cf. photos en haut et en bas de notule) est l'une des deux races afrotropicales. Sa répartition continentale est vaste, couvrant l'ensemble de l'Afrique occidentale au sud du Sahara, des confins sahéliens au littoral du Golfe de Guinée, jusqu'à l'Afrique orientale, de la Mer Rouge érythréenne au nord du Kenya via l'Ethiopie.
  • Falco biarmicus ssp. erlangeri (cf. photo ci-après) est la race d'Afrique du nord, en particulier du Maroc. Les populations locales présentes dans quasi tous les massifs et plateaux du Sahara (de l'Adrar mauritanien à l'ouest au Guilf-el-Kébir égyptien à l'est) sont à rattacher à cette sous-espèce. Des sujets erlangeri sont erratiques en hiver et peuvent être observés sur les franges méridionales de leur aire de répartition, dans tous les pays du Sahel. Dans notre région du bas-delta, erlangeri a été noté à quelques reprises, du coté de Richard-Toll, au Djoudj et dans le Ndiaël*. Pour ma part, le lanier ci-dessous pris en photo le 15 janvier 2013 dans le lit asséché du marigot de Khant (partie au nord de la digue) me parait appartenir à cette race: le rapace, d'abord posté à la cime d'un prosopis avant de s'élancer, pour chasser, en direction de Ndiaowdoune, avait le manteau ainsi que le dessus des ailes bleu gris, la calotte claire, et donnait l'impression d'être de moindre envergure que les abyssinicus locaux. .
* Sources: 'An annotated check-list of birds occurring at the PNOD in Senegal, 1984-1994', par Rodwell, Sauvage, Rumsey & Bräunlich (Royaume Uni, France, Allemagne), in Malimbus


2013  01 15 17h20, faucon lanier ssp. possible erlangeri en chasse au-dessus du marigot de Khant en sa partie nord asséchée
/ Photo par Frédéric Bacuez


Zones de répartition africaine des sous-espèces de faucon lanier erlangeri (en bleu) et abyssinicus (en vert)
Le cercle rouge indique la région de contact inter-races avec des sujets ayant à la fois des traits d'erlangeri et/ou d'abyssinicus 
/ Carte UICN et Ornithondar (en orange clair: zones de nidification; en orange foncé: zones de dispersion)

Nota: erlangeri a la réputation d'être - un poil- plus petit que les races afrotropicales nominale et abyssinicus; elle est aussi la plus claire, en particulier dans ses bastions maghrébins où certains sujets sont parfois extrêmement pâles. Néanmoins, dans la partie saharienne du Maroc et de la Mauritanie, les faucons laniers sont souvent bien plus contrastés que les erlangeri que l'on retrouve plus au nord, mais nettement moins foncés tout de même que les abyssinicus sub-sahariens, avec toujours une calotte plus chamois que l'erlangeri normal... mais moins noisette que l'abyssinicus habituel !... Comme pour les faucons pèlerins de Scandinavie (Voir ICI sur Ornithondar), qui ont souvent des sujets intermédiaires entre calidus et peregrinus, n'y aurait-il pas dans le Sahara atlantique des sujets également intermédiaires, faisant le lien physique entre erlangeri et abyssinicus ? Lisons ce que le naturaliste français Patrick Bergier dit de mes images prises le 3 janvier 2013 dans la plaine alluviale du fleuve Sénégal, entre Bango et Taba Tache:

" Le jeune lanier ressemble furieusement aux oiseaux que l'on peut voir dans le Sahara Atlantique (erlangeri): je n'aurais pas eu de doute si l'oiseau avait été observé plus haut en latitude... Cependant, je n'ai pas de connaissance des biarmicus sub-sahariens: selon vos superbes photos du 3 janvier, leurs parties inférieures ont l'air plus contrastées que les erlangeri ? Il m'est donc difficile d'être 100% affirmatif... "
- Patrick Bergier, commentant le 23 02 2013 mes photographies ci-dessous et en haut de notule

Ci-dessous: 2013 01 3 matin, faucon lanier juvénile/immature ssp. probable abyssinicus au-dessus de la plaine alluviale du fleuve Sénégal / Photo par Frédéric Bacuez

jeudi 27 juin 2013

Au sujet des sous-espèces du faucon pèlerin dans le bas-delta

2013 02 17. Faucon pèlerin immature au-dessus de la plaine alluviale du fleuve Sénégal / Photo par Frédéric Bacuez

* Bas-delta du fleuve Sénégal -

Longtemps symbole de la raréfaction des espèces animales en Europe, le faucon pèlerin (falco peregrinus, peregrine falcon) a bénéficié à partir des années 70' de l'autre siècle - seulement 122 couples français en 1968 contre 700 aujourd'hui !- et continue de bénéficier de protections toutes particulières de la part des associations ornithologiques ainsi que des pouvoirs publics: sa (re)conquête des centres urbains, de certaines vallées fluviales et même de falaises maritimes attire régulièrement l'attention de médias - et d'un certain public, bien que plus réduit en France qu'en dehors du carré francophone, car ces choses peu sérieuses ne peuvent rivaliser avec tous les sujets ô combien moins puérils qu'on lui fait boire jusqu'à la lie, évidemment...! 
Depuis quelques années, plusieurs faucons pèlerins sont présents aux portes de la capitale française: à Porcheville, à la Défense - souvent postés sur la tour Areva..., et à Ivry-sur-Seine où un couple se reproduit depuis 2010 sur les cheminées de la Compagnie parisienne de chauffage urbain (Voir ICI). Last but not least et c'est une première, un couple s'est installé à Paris intra muros il y a quelques mois, réquisitionnant un nichoir artificiel dédié depuis 1994 aux faucons crécerelles, là aussi sur une cheminée de la CPCU des bords de Seine, dans le XVe arrondissement, donnant naissance au printemps 2013 à trois pulli qui viennent de prendre leur envol (Voir ICIICI et LA)*.

* Sources: Falco peregrinus ivryus -  LPO mission rapaces - Le Monde, 2013 05 2 

Les faucons pèlerins des latitudes tempérées, des régions méditerranéenne et africaine ne sont pas migrateurs. Seuls les sujets nordiques se déplacent loin au sud de leur aire de distribution nuptiale (tundrius et quelques anatum pour l'Amérique du nord; calidus et certains peregrinus de la Scandinavie nordique ou de l'ouest russe pour l'Europe), parfois aussi loin que l'Afrique australe !

Falco peregrinus, une répartition mondiale !...
Nota: cette carte est censée ne représenter que les zones de nidification

Au Sénégal, trois sous-espèces de peregrinus*1 peuvent être à l'occasion observées:

  • la race falco peregrinus ssp. minor, authentiquement subsaharienne, jusqu'à présent pas identifiée comme résidente au Sénégal (au contraire de ce qu'indique la carte ci-dessus), reste localisée avec une distribution morcelée en relation étroite avec les reliefs (Fouta Djalon, par exemple). Plus petite et plus foncée que les autres, cette sous-espèce est encore peu connue - peut-être vue au Djoudj entre 1990 et 1992*2-3
  • la race falco peregrinus ssp. peregrinus est résidente d'une grande partie de l'Eurasie, de l'Irlande jusqu'aux confins sino-russes. Elle n'est migratrice que des franges nordiques de son aire de distribution, essentiellement du nord et du nord-est de la mer Baltique: nord de la Norvège, de la Suède, de la Finlande, Carélie, sud de la péninsule de Kola. Les sujets peregrinus que l'on peut observer la plupart du temps sur le littoral sénégalais (notamment dans la péninsule dakaroise et ses îles, Voir ICI sur Senegalwildlife) ainsi que dans le bas-delta du fleuve Sénégal (Voir ICI et ICI sur Ornithondar et photos ci-après et en haut de notule) sont de cette race-là.
  • la race falco peregrinus ssp. calidus est la plus septentrionale des sous-espèces de pèlerin: elle fréquente à la belle saison les régions les plus inhospitalières de la toundra eurasienne en périphérie de l'océan Arctique. Ces faucons sont strictement migrateurs et poussent leur voyage automnal très loin vers le sud: on peut fréquemment les observer, via la vallée du Nil puis à travers les pays du Rift, dans la partie orientale de l'Afrique, jusqu'au Cap de Bonne-Espérance ! En Afrique occidentale, les observations au Sénégal de cette espèce plus claire que les autres, au poitrail rosé pâle et au ventre blanchâtre faiblement moucheté, se font rares et majoritairement dans l'équivalent local de la toundra eurasienne: la steppe et ses bas-fonds temporaires du Sahel - plusieurs documentations proviennent par exemple du Djoudj et de ses environs (obs. Nik Borrow, Voir ICI sur African Bird Club).
*1 Si certains auteurs ont décidé de fusionner les deux taxons calidus et peregrinus en un seul, peregrinus, Ornithondar prend le parti de conserver la différenciation entre les deux races, constatant cependant que les sujets intermédiaires entre les deux taxons existent bel et bien
*2 Sources: 'An annotated check-list of birds occurring at the PNOD in Senegal, 1984-1994', par Rodwell, Sauvage, Rumsey & Bräunlich (Royaume Uni, France, Allemagne), in Malimbus
*Le minor observé cette année dans le sud marocain était peut-être un atlantis, (sous-)sous-espèce marocaine très voisine du minor subsaharien

Ci-dessous: 2013 02 17, falco peregrinus ssp. peregrinus immature, plaine alluviale du fleuve Sénégal / Photos par Frédéric Bacuez



J'ai noté avec intérêt une certaine diversité de plumages et de teintes chez les faucons pèlerins qui hivernent dans le nord du Sénégal. Si les peregrinus-du-nord y restent les moins rares (cf. photos ci-dessus), et les calidus-pur-sang régulièrement notés des bordures sénégalo-mauritaniennes, la relative fréquence de sujets intermédiaires entre les deux sous-espèces y pose souvent de réelles difficultés d'identification: c'est bien le cas dans le bas-delta du fleuve Sénégal où la variété des sujets observée, outre celle des âges (1ère année, immature et subadulte - cf. photo ci-après), tend à indiquer que notre petite population hivernante est d'origine géographique 'frontalière', c'est à dire des zones de contact entre les peregrinus les plus septentrionaux et les calidus les moins arctiques: ces individus proviendraient donc, pour la plupart, du sud de la Laponie (Scandinavie), voire de l'extrême sud-est de la péninsule de Kola (Russie): ce serait alors le Cercle polaire arctique qui ferait grosso modo office de bascule !
Néanmoins, je reste sur le terrain le plus souvent insatisfait et assurément sans certitudes quant à l'observation de ces races de faucons pèlerins, comme l'écologue et ami Paul Robinson de BirdLife Dakar qui préfère rester "prudent" et se contenter d'annoter ses "observations au Sénégal" de la mention "peregrinus/calidus". Même les experts les plus habilités à répondre aux interrogations du birdwatcher de base que je suis bottent souvent en touche ! C'est le cas de Dick Forsman, sommité finlandaise et mondiale en matière de rapaces, qui commente ci-après quatre images (médiocres) de mon 'répertoire":


Ci-dessus: 2013 02 11, faucon pèlerin subadulte au-dessus de la plaine de Biffeche
/ Photo par Frédéric Bacuez

" It is impossible to say anything definite about the subspecies of this Peregrine, but from the moult status it is clear that it comes from a far northern or arctic population. Thus, it is either a northern peregrinus, which the rather dark head and the heavy moustache-mark suggests, or it can be a darker than usual calidus. Birds like this, which share features from both peregrinus and calidus are breeding for instance in north Finland.
- Dick Forsman, commentant le 23 02 2013 mes photographies ci-contre

Ci-dessous: 2013 02 11, 10h du matin au-dessus de la plaine de Biffeche (plaine alluviale du fleuve Sénégal)  
Falco peregrinus subadulte: P. Calidus ? P.  Peregrinus ? Ou Calidus x Peregrinus ?
/ Photos par Frédéric Bacuez


Nota: l'observation du faucon pèlerin eurasien au Sénégal ne sera possible que sur certains sites spécifiques, de novembre à avril. Le faible nombre de pèlerins du Paléarctique occidental migrant vers l'Afrique occidentale ne facilite pas non plus les rencontres - seulement quelques dizaines d'individus comptabilisés lors des passages postnuptiaux dans le détroit de Gibraltar... L'observation des faucons pèlerins dans les couloirs migratoires d'Afrique orientale et australe est autrement plus aisée, notamment celle de la race néo-arctique calidus. Cependant, l'augmentation des sujets notés au Sénégal prouve heureusement que les populations de peregrinus, calidus et intermédiaires sont en hausse dans leurs fiefs scandinaves et russes, lentement mais sûrement. Au Sénégal, si peregrinus a un faible pour les falaises (par exemple le cap de Naze, la péninsule du cap Vert et les îles de la Madeleine) et certains édifices urbains pratiqués comme des vires (hôtels des Almadies et de N'Gor à Dakar; antenne relais de la radio-télévision à la pointe nord de l'île de Saint-Louis; bâtiments universitaires de Sanar), calidus et les intermédiaires entre peregrinus et calidus marquent leur préférence pour les estuaires, les plaines alluviales - et rizicoles !- voire les mangroves (Lampsar, berges du fleuve Sénégal, systèmes lagunaires de Saint-Louis et du Gandiolais, steppes à bas-fonds humides du Djoudj et du Djeuss). On peut les y voir chasser les pigeons roussards (columba guinea), les tourterelles mais aussi les tisserins lors de leurs passées du matin et du soir. A vos jumelles ! Le spectacle d'un pèlerin haut dans le ciel contre le vent - il ne sait pas faire le saint-esprit-, scrutant la plaine et ses marigots avant de fondre à plus de 250 kilomètres/heure sur la nuée qui passe sous lui, ça vaut ses heures d'attente...

Ci-dessous: 2013 02 17, faucon pèlerin immature et martinets des maisons (apus affinis ssp. aerobates) dans le ciel du delta sénégalais 
/ Photo par Frédéric Bacuez

lundi 17 juin 2013

(re)confirmation: le barbican à poitrine rouge est bel et bien résident à Bango !

2012 11 29 aprem', Bango sur la berge sud du Lampsar: un barbican à poitrine rouge femelle territoriale s'en prend à... elle-même !
/ Photo par Frédéric Bacuez, droits réservés

* Bango. Berges du Lampsar -


Le barbican à poitrine rouge (lybius dubiusbearded barbet), un oiseau endémique de l'Afrique de l'ouest (du Sénégal à la Centrafrique) n'est signalé dans la moitié nord du Sénégal que par une seule mention non documentée, du bas-delta du fleuve. Officiellement donc cet oiseau de l'ordre des Piciformes et de la  famille des barbus africains (Lybiidés, barbets & tinkerbirds, au regard de leurs vibrisses, des plumeaux en forme de moustaches hérissées couvrant la base des mandibules et le dessous du menton) est absent au nord d'une transversale qui va des Niayes de Dakar, sur les rivages de l'océan Atlantique, à Kidira via Thiès, à la frontière malienne. Et pourtant...

Après quatre années in situ d'observations ininterrompues de l'espèce (2008-2012), Ornithondar est en mesure de confirmer avec certitude la présence à Bango (rive sud du Lampsar, dans le bas-delta du fleuve Sénégal) du barbican à poitrine rouge (lybius dubius, bearded barbet) en tant que nicheur résident*, rencontré toute l'année par moi-même et plusieurs autres témoins. Les observateurs y compris Ornithondar ont pu le noter en toutes saisons: ils ont pu l'entendre 'croasser' (écouter ci-après), pu  photographier et filmer plusieurs parades nuptiales successives de l'oiseau, son acharnement à défendre un territoire, l'occupation (ou la désertion) de cavités par plusieurs membres d'un même clan, ainsi que l'accompagnement d'adultes par un ou plusieurs juvéniles, immatures et assistants. De plus, il est probable que l'espèce n'est pas confinée aux seules berges sud du Lampsar et qu'elle existe ailleurs dans la région au nord du 14°30 parallèle, même à l'état de noyaux séparés de notre petite population bangotine. C'est ainsi que j'ai pu apercevoir un barbican à poitrine rouge dans les 'dunes mortes' du Ndiambour, à quelques kilomètres au nord-ouest de la ville de Louga, en vol dans un jardin ou un verger isolé et ceint par des murs de parpaings (Voir ICI sur Ornithondar). Question: ces oiseaux étaient-ils là lors du dernier cycle de sécheresses des années 70' à 90' du siècle passé ? Ou sont-ils, à la faveur de la dernière décennie globalement plus humide, en train de remonter vers le nord - qu'ils avaient abandonné, tout ou partie ? Cette hypothèse viendrait contredire le constat d'une (seule) poussée vers le sud pré-guinéen de l'aire de distribution de notre singulier lybius dubius (cf. ci-après)...



Ci-dessus: cris et chant de deux 'barbus' typiques de la savane arborée d'Afrique occidentale: 
lybius dubius (en haut) et pogoniulus chrysoconus (en bas), enregistrés dans la forêt classée 
(ex 'Bois de Boulogne') du Parc urbain Bangr-Weoogo de Ouagadougou, capitale du Burkina Faso 
/ Courtesy Giovanni Boano (2012) et  Bram Piot (2011) pour Xeno-Canto

* On peut en dire autant du barbion à front jaune (pogoniulus chrysoconus ssp. chrysoconus, yellow-fronted tinkerbird), autrement moins visible bien que plus commun, dont l'aire de répartition dans notre région n'est pas du tout la même chez Borrow & Demey qu'à l'UICN: chez les premiers, ce chanteur inlassable et monotone bien connu des brousses africaines (écouter ci-dessus) est résident dans la moyenne vallée du fleuve Sénégal, de la vallée morte du Ferlo vers le Djoudj, au nord-ouest, et vers Walaldé (Sénégal) et Boghé (Mauritanie), au nord-est; chez le deuxième, ce Lybiidé n'atteint le nord du pays par sa façade littorale, exclusivement dans le bas-delta, que dans le Gandiolais: cependant Ornithondar l'observe et surtout l'entend à Saint-Louis (Sor) ainsi qu'à Bango, fréquemment et toute l'année, en particulier de janvier à mai.

2012 12 8, impasse Gustave Pelloux, Bango. Barbican à poitrine rouge mâle faisant une offrande à sa partenaire
/ Photo par Frédéric Bacuez

oasis bangotine

La présence du barbican à poitrine rouge à Bango est explicable: si ce Lybiidé affectionne tout spécialement les vénérables figuiers - des fruits desquels il raffole !-, seuls quelques-uns de ces ficus survivent encore à proximité du village, notamment vers le Ranch de Bango. Notre oiseau fréquente avant tout un périmètre qui englobe la cocoteraie, les vergers avoisinants et les jardins privés de résidences bâties autour de vieux prosopis, entre le Lampsar d'eau douce et le pitoyable lac de Bango. Sur une faible superficie, on retrouve ici une strate arborée qui ressemble à ce que le barbican apprécie dans le sud, faite de grands arbres, essentiellement des cocotiers, des manguiers et ces prosopis aux troncs tout à fait adaptés aux oiseaux grimpeurs et cavernicoles comme lui. Entre la plaine alluviale à l'occident, dont les seuls arbres de taille, le long des digues, ont été abattus pour en faire du charbon, et la steppe à euphorbes ou frêles acacias à l'orient, Bango est comme une oasis qui accueille ainsi, outre trois espèces de 'barbus' (lybius vieilloti, lybius dubius, pogoniulus chrysoconus), d'autres oiseaux qui dépendent des arbres aux troncs vigoureux et aux branches étales: touracos gris (crinifer piscator), pics goertans (dendropicos goertae), perruches à collier (psittaccula krameri), choucadors à longue queue (lamprotornis caudatus), gonoleks de Barbarie (laniarius barbarus) et autres irrisors (phoeniculus purpureus et rhinopomastus aterrimus)...

Principaux sites d'observations récurrentes de lybius dubius à Bango
et périmètre arboré fréquenté, englobant la cocoteraie et les jardins privatifs de manguiers et prosopis
/ Carte Google Earth et Ornithondar

rituels fracassants


Au seuil de la saison sèche, nos barbicans à poitrine rouge sont immanquables à Bango si l'on habite autour de l'impasse Gustave Pelloux, dans le quartier toubab qui prolonge le village vers la piste du Ranch... D'octobre à début janvier - mais aussi en mai, allez-y comprendre quelque chose !, si la maison possède un étage et de larges fenêtres, ou quelque baie vitrée donnant sur le jardin, ses manguiers et ses prosopis, il y a de fortes chances que les oiseaux, par groupe(s) de deux ou trois complices, viennent se jeter bec en avant sur les vitres puis les tambouriner violemment, mandibules dentelées bien ouvertes (cf. photo en haut), lançant de curieux râles hostiles à d'improbables concurrents: leur reflet dans le miroir !... Dans la journée à intervalles réguliers, ils passent ainsi d'un jardin à l'autre, s'installant seul, à deux ou à trois comparses dans l'arbre le plus proche des fenêtres, tout excités, avant que de fondre l'un derrière l'autre comme des kamikazes sur l'importun miroir des barbus furibonds !



Ci-dessus: 2012 12 3, duo de lybius dubius vs les vitres du salon maure d'Ornithondar, impasse Gustave Pelloux, Bango
Voir aussi: ICI sur Youtube / Vidéos par Frédéric Bacuez
Ci-dessous: couple de lybius dubius à la fenêtre, impasse Gustave Pelloux, Bango 
/ Courtesy vidéo par Eddy Graëff et Saintlouisdusenegal.com/



En général, ce comportement agressif survient aux prémices de la saison nuptiale, lorsque les membres d'un même clan, très uni - ils dorment tous ensemble dans la même cavité qu'ils creusent eux-mêmes à l'aide de leurs impressionnants becs dentés !- est agité par l'approche annuelle des rites amoureux: et chaque année à pareille époque, le clan de l'impasse Pelloux se persuade qu'un autre clan a fait intrusion dans son domaine jalousement préservé... Il faut dire que d'autres espèces d'oiseaux ont exactement les mêmes réflexes en période nuptiale: chaque année à la même saison, un mâle de souimanga à longue queue (cinnyris pulchellus) venait ainsi s'insulter des heures durant dans les rétroviseurs de ma voiture, chez moi à Ouagadougou (Burkina Faso)...

Dès lors que débute la véritable ronde des séductions annuelles, les barbicans du quartier cessent leurs blitzkriegs fracassants sur les baies vitrées de leur territoire: seuls les immatures, en assistants assidus des précédents déchaînements, continuent de temps à autre, avec peu d'allant il est vrai, à venir tapoter à la fenêtre, histoire peut-être de ne pas perdre le style avant leur maturité...

Autant les charges territoriales sont violentes, autant les parades nuptiales ont quelque chose d'attendrissant: voyez monsieur sur le fil suspendu (cf. photos ci-après), essayant d'attirer le regard de la dame - un peu plus en chair que lui, qui feint l'indifférence mais montre bien les signes de son intérêt pour le bellâtre: plumes de la poitrine gonflées à bloc, petites irisations noires et rouges sur les flancs blancs, le maintien hautain... Le prétendant (ou le mari à nouveau stimulé...) tente tout ce qui lui est possible de faire pour impressionner la dulcinée, au premier chef la présentation puis l'offrande, si tout va pour le mieux dans le couple en (re)formation, de fruits dont les barbicans raffolent (figues, papayes, cerises africaines, etc.) ! Et si les deux partenaires se lissent le plumage mutuellement, c'est que le nid devrait être douillet et productif, avant la mousson et son explosion de fruits et d'insectes - ces derniers réservés à la progéniture d'un à deux poussins, nés ici probablement entre mai et début juillet...

Ci-dessous: lybius dubius à la fenêtre bangotine, impasse Gustave Pelloux, Bango: de g. à d., 2012 12 1; 2012 12 4; 2013 01 1 / Photos par Frédéric Bacuez



Ci-dessus: offrande (pré)nuptiale d'un barbican mâle (au milieu à d.) à 'sa' femelle, impasse Gustave Pelloux, Bango 2012 12 8 matin / Photos par Frédéric Bacuez

décrit par Buffon mais toujours mal connu

Comme le familier pic goertan (dendropicos goertae) le barbican à poitrine rouge est déjà décrit au XVIIIe siècle par le comte de Buffon (1707-1788). Dans sa monumentale Histoire naturelle (cf. gravure d'époque ci-après*1), l'encyclopédiste français nous signale déjà l'ignorance des Hommes quant aux mœurs de l'oiseau...

" Comme cet oiseau tient du barbu et du toucan, nous avons cru pouvoir le nommer barbican ; c'est une espèce nouvelle qui n'a été décrite par aucun Naturaliste, et qui néanmoins n'est pas d'un climat fort éloigné; car elle nous a été envoyée des cotes de Barbarie, mais sans nom et sans aucune notice sur ses habitudes naturelles (...) "*2

*2 Voir ICI sur buffon.cnrs.fr/
Voir aussi: http://www.oiseaux.net/oiseaux/barbican.a.poitrine.rouge.html

*1 Le barbican des cotes de Barbarie, vu par François-Nicolas Martinet (1731-v.1800)
pour Georges Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-1788),
 in  Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du Cabinet du Roy, Tome XXIIe (1770-1783)

On a peine à comprendre que cet oiseau chatoyant, à la morphologie et aux comportements exubérants, tout droit sorti d'un bestiaire forestier du Golfe de Guinée et du Bassin du Congo, ou de l'enfer vert guyanais, n'ait que peu intéressé mes contemporains naturalistes... On reste toujours sans réponse claire sur sa période de nidification, on sait peu de choses sur les parades nuptiales, sur le nid et sa couvée, et même sur la nourriture et le répertoire vocal de l'espèce. On n'est pas plus certain de comprendre le déplacement  progressif de l'aire originelle de l'espèce vers le sud - et dans ce cas, pourquoi l'oiseau persiste-t-il à se reproduire sur les berges bangotines du Lampsar, dans un environnement toujours plus déboisé, aux portes du désert ?

sensible au déboisement

Car le barbican à poitrine rouge, ça on le sait, est sensible au déboisement de son aire de répartition soudano-sahélienne. Au Sahel comme en savane, le couvert boisé se réduit comme peau de chagrin: les grands et larges arbres que l'espèce affectionne disparaissent ou deviennent de plus en plus épars, ou localisés, victimes des bûcherons-charbonniers, des feux de brousse, de l'expansion agricole, bref de la vraie 'désertification' du paysage africain qui est avant tout le fait de l'Homme et non pas d'une pseudo-avancée mécanique du Sahara vers le sud. Étrangement, tandis que le barbican à poitrine rouge colonise désormais les biotopes pré-guinéens du centre-nord de la Guinée et de la Côte d'Ivoire aux montagnes du Cameroun, son cousin le barbican bidenté (lybius bidentatus), à l'origine hôte des régions sudistes entre forêts et savanes boisées, occupe de plus en plus les territoires ainsi abandonnés par lybius dubius - même s'il ne s'est pas encore installé au Sénégal... pour le moment... Décidément, c'est à ne rien y comprendre, avec ce drôle d'oiseau !


Ci-dessus: aire de répartition "officielle" du barbican à poitrine rouge - avec descente visible vers le sud 'forestier' du Golfe de Guinée / Carte UICN
Ci-dessous: 2013 12 1 & 3, lybius dubius à la fenêtre du salon maure, maison d'Ornithondar, impasse Gustave Pelloux, Bango / Photos par Frédéric Bacuez

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