" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon (France), 1737
" Avoir vu un éléphant n'est pas une question d'âge mais une question d'avoir parcouru la brousse "
- Roger Bila Kaboré (Burkina Faso)

mardi 30 juin 2015

30, ainsi finissent les tortues marines à Saint-Louis-du-Sénégal

2015 06, tortue luth avant dépeçage à Goxuumbacc, Langue de Barbarie, Saint-Louis-du-Sénégal
/ Capture Facebook courtesy © Ndarinfo.com 2015 06 21

* Grande Côte, de Mboro à Goxuumbacc via Lompoul-sur-mer et Potou -

Le 21 juin dernier à Saint-Louis-du-Sénégal, Ndarinfo.com a mis en ligne deux photographies (cf. ci-dessus) et une très courte vidéo récupérées sur la page Facebook d'un pêcheur de Goxuumbacc, quartier le plus septentrional de la Langue de Barbarie urbanisée. Le média local reste évasif sur ce 'partage' (lieux exacts du crime, origine et date des documents), préférant malheureusement le spectaculaire aux explications informatives. On ne jettera pas la pierre à notre scribouille ndar ndar qui, à la différence de certains grands médias dakarois totalement imperméables à ces problématiques, a le mérite d'entretenir une rubrique 'Environnement' régulièrement alimentée - et dieux savent combien les drames environnementaux sont légion au Sénégal ! On regrettera cependant qu'aucun effort ne soit fait pour que le lecteur en sache plus: de quelle espèce il s'agit, quel est surtout son statut, et pourquoi ce fait-divers est grave, révélateur des inerties sénégalaises, de l'anarchie qui règne dans certains secteurs (au premier chef celui de la pêche !), et du fossé abyssal qui s'accroît entre les 'masses populaires' (plus de 80% du pays !) et ceux qui devraient avoir la charge de les instruire, les accompagner, les aider - et les sanctionner s'il le faut. Tout cela est lourd de sens, et de conséquences, pour bientôt...

Voir les photos et une courte vidéo: 
Ndarinfo.com/Le massacre des tortues marines se poursuit, 2015 06 21

On ne sait pas, bien que Ndarinfo écrive sommairement que la tortue a été tuée et dépecée sur la place, si le chélonien de 300 kg était encore en vie, ou plutôt agonisant voire déjà mort lorsque les pêcheurs l'ont traîné sur la plage. Sur les images, on se rend compte que l'animal saigne au niveau des carènes et du crane (coups de bâtons ?). Comme souvent, la tortue s'est probablement empêtrée dans les filets dérivants qui abondent au large de Saint-Louis. On peut voir que des cordages ont entaillé la chair des rames antérieures. On devine un enfant sur le dos de la bête, ainsi que des pêcheurs (encore vêtus de leurs cirés de mer) qui la retournent sans que celle-ci ne réagisse. Avant de l'évider par le rostre.

Nota 1: l'infortunée proie des Hommes est une tortue luth (dermochelys coriacea, leatherback sea turtle), espèce "intégralement protégée" partout dans le monde (cf. liste ICI). Inscrite à la Liste rouge de l'Union internationale pour la conservation des espèces en voie de disparition (UICN) dans la catégorie 'CR/ En danger critique d'extinction', la tortue luth est au Sénégal "protégée d'une façon absolue sur l'ensemble du territoire. Sa chasse et sa capture, y compris celle des jeunes et le ramassage des oeufs, sont formellement interdits". Un Plan national d'action pour la conservation des tortues marines, validé par un Comité National à la Direction des Parcs Nationaux du pays existe depuis la fin des années 2000 mais peine, c'est le moins qu'on puisse dire, à se concrétiser sur le terrain - à l'exception de la région de Fadiouth... si les quelques petites avancées locales n'ont pas été, depuis, effacées comme traces à la marée montante... Question idiote pour sûr, mais je me demande toujours ce que font de leurs journées les fonctionnaires des Eaux & Forêts que l'on voit s'ennuyer ferme à la Direction des parcs et réserves du nord, sur l'île patrimoniale de Saint-Louis, sur un banc aux check points routiers, allongés ou buvant le thé ici et là dans les sanctuaires naturels du pays. "Braves", "motivés", on n'en doute pas un instant; mais savent-ils ce qui se passe, souvent à quelques minutes de leurs 'postes' ? Dire qu'à Goxuumbacc, en plus, il y a un poste de contrôle douanier à l'orée de la plage et des landes de Sal Sal, désormais...

Nota 2: la tortue luth est la plus grosse des tortues marines: 300 à 500 kg pour une femelle, la seule que l'on pourra voir accoster pour pondre (des mâles capturés en mer ont pu atteindre le poids record de 950 kg !). Elle est aussi celle qui a la plus vaste répartition: quasiment l'intégralité des océans de la planète; on peut même la rencontrer dans les mers les plus froides, en périphérie de l'Arctique (Alaska, Labrador) et sur les confins argentins (Atlantique sud) ou chiliens (Pacifique). Car, singularité de l'espèce, si la luth affectionne les latitudes tropicales en période de reproduction, elle est avec l'âge de plus en plus attirée par les eaux fraîches, notamment les fameux courants froids riches de nutriments qui sillonnent l'Atlantique. Car la luth est une grande voyageuse: si ses principaux sites de reproduction se comptent sur les doigts des deux mains*, sa dispersion peut l'amener souvent au large des pays où elle ne pond pas, ou ne pond plus depuis longtemps, ce qui est le cas du Sénégal et de la Mauritanie. Il faut dire que la détérioration du littoral ouest-africain et de ses eaux côtières ne favorise guère le retour très hypothétique des tortues marines, a fortiori les luths. Se nourrissant de méduses et de planctons gélatineux, les chéloniens n'ont que l'embarras du choix, ici, en matière de... sachets plastiques et autres rebuts irresponsables parmi lesquels les filets percés que nos vaillants pêcheurs abandonnent sur leur propre site de travail nourricier, l'océan - allez y comprendre quelque chose...

* Guyane française (réserve des Salines et presqu'île de Cayenne; plages des Hattes et d'Awala-Yalimapo dans le parc naturel régional de l'Amana) / SurinameGuyana, Trinidad / Costa Rica (parc national de Santa Rosa; réserve Gandoca Manzanillo) / Gabon (pointe Denis du parc national de Pongara; et surtout parc national Mayumba qui accueillerait la plus grande colonie au monde soit 40 000 individus - lire ICI !) 

D'une rive à l'autre de l'Atlantique...
Ci-dessous: sur les plages de la presqu'île de Cayenne, Guyane française... 
A g., 2013 07 5 6h55 sur la plage de Montjoly - A d., 2014 06 20 6h30 sur la plage de la réserve naturelle des Salines / © Photos par Frédéric Bacuez
Voir aussi: Réseau Tortues marines Guyane / Réseau Tortues Marines Guyane - Facebook / Tortues Guyane - Facebook
- Cliquer sur les photos pour agrandir -


2015 06 15 sur la Grande Côte du Sénégal, restes de tortue luth près de Potou (région de Saint-Louis)
/ Wim Mullié et Abdoulaye Djiba, courtesy © photo par Tomas Diagne pour African Chelonian Institute - Facebook

D'année en année sur la Grande Côte, 
le désespérant inventaire macabre des tortues et cétacés

A l'occasion de la Journée mondiale des tortues marines (16 juin 2015), une équipe dakaroise de l'African Chelonian Institute (ACI) emmenée par Tomas Diagne*2, avec le Dr Abdoulaye Djiba (IFAN) et  Wim C. Mullié, a parcouru du 15 au 18 juin 184 kilomètres du littoral de la Grande Côte, grosso modo entre Yoff-Thongor et l'ancienne embouchure du fleuve Sénégal, au sud de Saint-Louis. Comme l'an passé à pareille époque*1, la collecte macabre sur l'estran de Mboro, de Lompoul-sur-mer ou de Potou a permis de dénombrer et d'analyser plusieurs dépouilles échouées de chéloniens et de cétacés, dont celles de globicéphales. Mais ce sont surtout les cadavres des tortues marines qui étaient l'objectif premier de l'inventaire morbide: en l'occurrence chéloniens de quatre espèces parmi lesquelles la tortue luth (dermochelys coriacealeatherback sea turtle), la tortue verte (chelonia mydasgreen turtle), la tortue caouanne (caretta carettaloggerhead sea turtle) et même une femelle adulte de la raréfiée tortue olivâtre (lepidochelys olivaceaolive Ridley turtle). Toutes ces tortues, pour la plupart des individus en migration (tortues luths, notamment) et des immatures (tortues vertes et caouannes probablement venues des populations insulaires du Cap Vert) ont parfois péri par choc contre des navires, mais le plus souvent par noyade dans les filets des armadas qui ratissent au large: au loin, les chalutiers industriels des Européens, des Asiatiques et des Sud-américains; dans les eaux territoriales, la pléthorique flotille artisanale des pirogues sénégalaises. Les premiers vident l'océan et ont tendance, à l'exception des Chinois, à rejeter par-dessus bord les tortues remontées mortes dans leurs filets - sous peine de sanctions; les seconds, qui ne risquent pas grand chose dans leur fief inexpugnable de la Langue de Barbarie et qui peinent à survivre, n'auront pas ces 'scrupules' pour ramener l'infortunée tortue prise dans leurs mailles: bon pour la soupe, même la luth réputée indigeste ! Quant à la revente des rostres et carapaces, nos braves pêcheurs savent bien qu'il y aura toujours preneur, chez les nouveaux riches, et même chez ces grands vertueux d'Européens qui n'ont souvent que la bouche pour faire le malin ! A l'ère de l'émotion sans engagement devant l'écran télé ou informatique, entre la poire et le fromage, une carapace de plus ou de moins, ma foi... Si ça peut aider, et nourrir ces pauvres gens, hein !? "De toute façon, elle est morte, non, la tortue ?!"...

*1 En rappel sur Ornithondar:
Grande Côte: 47 carcasses de tortues marines sur le sable !, 2014 08 1

*2 Lire: African chelonian.org/projects/sea turtle mortality assessment/
Et voir quelques photos de l'inventaire macabre de ce mois de juin 2015, sur African Chelonian Institute - Facebook : Senegal sea turtle stranding census project

Ci-dessous: de la réalité au rêve...


lundi 15 juin 2015

15, un bucorve d'Abyssinie dans l'arrière Gandiolais

2015 06 15, 18h30. Bucorve d'Abyssinie femelle dans l'arrière Gandiolais / Courtesy © photo par Daniel Mignot pour Ornithondar

* Gandiolais intérieur -

Fin d'APREM'-
Daniel & Alix Mignot. En véhicule 4x4.
" La brousse du Gandiolais réserve encore quelques surprises; rencontre inattendue ce soir vers 18h30: un grand calao femelle ", nous informe l'ami Daniel.

Nota: l'observation d'un bucorve d'Abyssinie (ex grand calao du nord, bucorvus abyssinicus, abyssinian ground hornbill) est inhabituelle dans le nord-ouest du Sénégal. Le grand oiseau terrestre ne semble pas fréquenter le bas-delta du fleuve, de Rosso à Saint-Louis et de Diama au Ndiaël (Walo). Pas vu non plus dans les dunes boisées des Trois-Marigots (Diéri) alors qu'il est à l'occasion noté du Ndiambour (y compris par Ornithondar), également ondulé de dunes 'mortes' mais en partie cultivé; comme l'est l'arrière pays du Gandiolais, dans une moindre mesure. En Afrique subsaharienne dont il est endémique (cf. carte ci-après), nous avons constaté que le grand calao a une préférence pour les zones de contact entre petites brousses et champs extensifs, dans cette zone-tampon si favorable aux proies, exclusivement carnées: le grand marcheur ne se nourrit en effet qu'au sol, de serpents (y compris la terrible vipère heurtante, un fléau pour les agriculteurs !), de batraciens (lire ICI*2), de lézards, de coléoptères, de locustes, de scorpions et de grandes araignées comme les néphiles, mais aussi d'oisillons voire de tortues, et même de charognes.

Avec le Front Inter Tropical (FIT)...

Régulièrement observés dans la moitié sud du pays, à l'année  - notamment du coté du Niokolo Koba, il semble que les bucorves apparaissent dans le paysage sahélien du Sénégal avec les premières remontées du Front Inter Tropical (FIT), qui annoncent la mousson. Sur les confins du Ferlo, on nous avait assuré qu'outardes et grands calaos n'étaient visibles qu'à partir du mois de mai - jusqu'à l'éradication du tapis herbacé et des espèces animales qui en dépendent, en général entre novembre et janvier.

Le bucorve d'Abyssinie bénéficie, en général - sauf chez certains peuples obsessionnellement chasseurs du Mandé qui veulent s'approprier leurs bec et casque en guise d'ornements mystiques-, de la bienveillance des populations des latitudes soudano-sahéliennes - comme pour l'ombrette africaine, voir ICI sur Ornithondar. Les agriculteurs savent qu'une famille de grands calaos, qui peut rassembler en certaines saisons plus d'une dizaine de membres, peut 'nettoyer' un terrain en très peu de temps. Au Burkina Faso, j'ai souvent vu les paysans travailler leur terre tandis que les bucorves arpentaient les marges du champ pour piétiner et harponner tout ce qui fuyait le labour ou la récolte. Malgré sa taille qui en fait un des oiseaux les plus grands d'Afrique, le bucorve n'en demeure pas moins timide et farouche, très difficile à approcher, n'hésitant pas à s'envoler vers la frondaison d'un arbre bien feuillu pour s'abriter; arbre qui doit être vieux, avec de belles anfractuosités ou de grandes cavités pour accueillir le nid - les arbres qui ont reçu la foudre sont propices ! Ah oui: à la différence de ses cousins (dans le Sahel: tockus nasutus et tockus kempi), monsieur bucorve (peau de la gorge, du cou et du sac dilatable rouge et bleu, cercle orbital bleu) n'enferme jamais madame dans sa loge jusqu'à la sortie des oisillons... Trop volumineuse, la dame bleue !

Les prospectives de BirdLife International*1 ne sont pas pessimistes pour l'avenir du bucorve d'Abyssinie. Il semblerait que le grand calao va étendre son aire de répartition. Ornithondar reste dubitatif: car même si les paysans ne nourrissent pas d'hostilité envers cet allié, les arbres susceptibles d'accueillir des nichées vont se faire de plus en plus rares ! C'est déjà ce qui se passe pour de nombreuses espèces comme les vautours et surtout les rapaces du genre aquila... Il n'y a pas de raison que cela soit différent pour le grand calao... même mystique !

*1 Voir: Birdlife.org/Abyssinian ground hornbill
*2 Lire: un conte du Mali... Les funérailles du grand calao

Distribution actuelle du bucorve d'Abyssinie / IUCN red list

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