" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon (France), 1737
" Avoir vu un éléphant n'est pas une question d'âge mais une question d'avoir parcouru la brousse "
- Roger Bila Kaboré (Burkina Faso)

vendredi 30 décembre 2016

Novembre-décembre: la plaine alluviale du Sénégal en début de saison sèche [Galerie photo]

Premières lueurs de l'aube au-dessus des typhaies
Marais du Djeuss rive droite 2016 11 29, 7h06 / © Photo par Frédéric Bacuez

* Plaine de crue du fleuve Sénégal et tannes de la plaine de Biffeche -

2016 11 29 - 2016 12 21-

A un pêcheur itinérant, à pied, avec son filet-épervier dans la bassine et sur l'épaule,:
Moi: Et les riziculteurs, là-bas, vous en pensez quoi ?
Lui: Tôt ou tard ils viendront jusqu'ici
Moi: et ce canal, il ne change rien à votre travail ?
Lui: pour le moment, pas de changement; il m'empêche juste de passer, c'est trop profond
Moi: moi aussi, il faut redescendre jusqu'au pont
Lui: waouh, mais trop loin !
Au bord du fleuve en lisière de la plaine de crue en sa partie inviolée (pour le moment), 2016 12 21

Très médiocre saison de pluies sur la basse vallée du Sénégal, en 2016: de 221 à 239 mm selon les 'experts'. Le contraire eut été étonnant. Dans la plaine riveraine du fleuve, une crue très précoce avait eu lieu au coeur de la mousson, augurant d'une année prometteuse; elle devait son trop-plein d'eau aux remarquables averses tombées sur la région amont, au Mali et en Guinée. La vraie crue, celle qui arrive normalement avec le plus haut débit du fleuve, en septembre-octobre, n'a livré ses limons de part et d'autre de ses bourrelets qui font les berges que très faiblement. Le fleuve était encore ocre, pourtant, le 11 décembre (mais plus le 21, cf. photos ci-après), mais il n'a pas franchement inondé la plaine ! Ce faible étiage, juste au ras des rives, c'est sans doute de la volonté délibérée du barrage de Diama, qui retient au maximum les eaux pluviales pour satisfaire la demande exponentielle d'une nouvelle agriculture gourmande - c'est le moins qu'on puisse dire. Les vint-six kilomètres de fleuve encore soumis au régime alterné de l'eau douce (saison des pluies) et de l'eau saumâtre (saison sèche, remontée depuis l'embouchure de la langue salée), entre Diama et Bango (Sénégal) ou Thiong (Mauritanie), souffrent d'un contrôle des eaux de plus en plus strict par un Office de Mise en Valeur du fleuve Sénégal (OMVS) qui n'a d'autre objectif, malgré les discours, que de satisfaire exclusivement la demande des riziculteurs et des maraîchers industriels, lesquels se moquent comme d'une guigne de l'impact environnemental de leurs folies. Cette fin de course du fleuve est pourtant l'une des rares à ne pas avoir été emmurée, entre deux digues, ainsi que l'Homme l'a déjà fait à l'amont de Diama, comme presque partout dans le monde, à l'exception de quelques jolis cours encore libres, dont celui de la Loire, en France. Ici la plaine dépendait exclusivement du débordement limonaire, des résurgences de la nappe phréatique et accessoirement, très accessoirement de sa dizaine de pluies saisonnières. Une plaine de crue fragile, dont le tapis plus ou moins herbacé fait le bonheur des troupeaux de bovins, pendant et après la mousson. Et les mares et lagons momentanés celui des oiseaux migrateurs, dès leur franchissement du Sahara, lors de la descente postnuptiale. Quant à certaines espèces inféodées à ce type de milieu, s'il venait à disparaître, par manque d'irrigation ou par hold-up agricole, il en serait fini de leur précaire existence: on pense notamment à l'Astrild-caille à face noire (ortigospiza a. atricollisblack-faced quailfinch), si menue, si fragile. Hélas, c'est déjà le cas: le tout petit oiseau se fait bien plus rare en 2016 qu'en 2008. Quant aux 26 kilomètres de la plaine jusqu'alors seulement (et naturellement) interrompue par ses bolongs, les dépressions et les lagunes elles-aussi dépendantes des marées, et de la crue, ils sont désormais sous la menace des 'aménageurs', des 'développeurs' et de tous leurs penseurs cupides ! Au nord, sur la grande dune de Diama, la Société de Cultures Légumières (SCL), qui n'a rien de sénégalaise et exporte prioritairement vers la Grande-Bretagne, a déboisé des centaines d'hectares d'acacias raddianas pour installer ses cercles de butternuts et de maïs arrosés 24/24 heures ! En bas, de Taba Ahmetou à Bango, ce sont les riziculteurs qui élargissent leurs périmètres, longtemps installés au plus loin de la plaine de crue pour ne pas empiéter sur les pâturages des éleveurs, et ne pas déchaîner les remontées salines qui patientent en sous-sol. Las, Eiffage & tous ses démembrements ont creusé un canal dit de décharge (sic) qui coupe la plaine en deux comme une balafre (cf. photo en bas de notule). Histoire de rejeter, ni vu ni connu, les eaux qui charrient les décharges des grandes exploitations rizicoles des vallées du Djeuss et du Lampsar. Directement dans le fleuve ! Sans témoins ni contrôles, c'est mieux. Toujours la même technique, pour le bras-armé des accapareurs de terres: on se fait des alliés locaux, afin d'illustrer l'antienne capitaliste - développer et créer de l'emploi, et on y croit toujours, à ces balivernes... Au droit du canal, il paraîtrait que l'heureux bénéficiaire du Progrès pour tous soit une pointure de la confrérie mouride, un pauvre paysan du cru, en somme. Celui-ci exhibe même une moissonneuse et a pu sans aucune difficulté étaler ses casiers, pas encore tous productifs, jusqu'à quelques dizaines de mètres du fleuve. Là où la nature existe encore, des sillons visent à préparer le terrain pour de futures conquêtes; on les devine bien, sur les photos satellitaires. Nous sommes ici en pleine Réserve de Biosphère Transfrontalière (RBT) du fleuve Sénégal. Tout un programme. Comme le classement de la cité insulaire de Saint-Louis - une fumisterie, et un enfumage. Ces photos sont donc les témoins d'une plaine naturelle qui aura bientôt vécu. C'est ainsi, diront les fatalistes victorieux: la rançon de la mondialisation heureuse. Pour quelques-uns, toujours les mêmes, quelque soit leur épiderme, ou leur religion.

Ci-dessous, de haut en bas et de g. à d.:
premières lueurs matinales sur le marais du Djeuss rive droite et sur les tannes de la plaine de Biffeche
rus et lagons saisonniers dans la plaine de crue du fleuve Sénégal
dans la plaine de crue du fleuve Sénégal, en sa partie herbacée
lever de soleil sur la plaine de crue du Sénégal et sur le Maroum Diassik - premiers Pélicans, premières Spatules
la plaine de crue du fleuve Sénégal en sa partie steppique
2016 11 & 12 / © Photos par Frédéric Bacuez
- Cliquer sur les photos pour agrandir -


Ci-dessus, de haut en bas et de g. à d.:
lagon et mares saisonnières en pied de digues 
le même lagon, le 11 puis le 21 décembre - les salicornes et les bovins dans la plaine de crue
dans la ripisylve à acacia nilotica (gonakeraie) - Nymphea fânée
les tannes de la plaine de Biffeche, bientôt évaporées - la ripisylve - Salvadora persica
Ci-dessous:
le 'canal de décharge' comme une balafre dans l'une des dernières plaine de crue (presque) naturelle au monde... 
- On ne vous dit pas merci, Eiffage and Co !
2016 11 & 12 / © Photos par Frédéric Bacuez
- Cliquer sur les photos pour agrandir -

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