" Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? "
- Comte de Buffon, 1737
" Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde "
- Albert Camus

dimanche 25 octobre 2015

25, marigot de Khant-sud: deux engoulevents à collier roux - et de caprimulgus dans le nord du Sénégal

Engoulevent à collier roux sur les rives du marigot de Khant sud
2015 10 25, 12h56 / © Photo par Frédéric Bacuez

* Aire communautaire patrimoniale des Trois-Marigots. Marigot de Khant-sud -

Avec Etienne Henry et Abdoulaye Sow.
A pied.
Temps: impitoyablement chaud et moite, au zénith... Allah est miséricordieux, l'ombre précaire de l'arbre totémique d'Ornithondar est toute proche...

MIDI-
Le gonakier (acacia nilotica) fatigué sous lequel nous avons l'habitude de déposer le barda, désaltérer le gosier et casser la croûte, a longtemps été notre quartier général pour le suivi local des balbuzards pêcheurs (pandion haliaetus); d'ici nous avions mené en vain les recherches pour retrouver Leri, une jeune femelle 'satellisée' hélas définitivement perdue dans le marigot de Khant voisin ! L'arbre est aussi le porte-bonheur d'Ornithondar: un (petit) pic gris (dendropicos elachus), une espèce rare et localisée dans le bas-delta était venu nous houspiller depuis la cime de l'acacia, le 27 décembre 2011 [Lire ICI] tandis que nous reprenions nos esprits surchauffés par le climat. Aujourd'hui, même cagnard, nouvelle surprise ! Cette fois ce sont deux engoulevents qui nous mènent en bourriques... J'insiste pour les débusquer car je suis certain qu'il ne s'agit pas des habituels engoulevents à longue queue (caprimulgus climacurus). Pas plus des engoulevents déserticoles, toutes espèces plus petites. Non ! En vol glissé sur quelques mètres dès que nous les approchons, ils sont encore plus trapus que des engoulevents d'Europe (caprimulgus europaeus), la queue rectangulaire à angle droit, avec un jizz contrasté, sombre au-dessus, clair en dessous. Au sol, ils deviennent franchement bigarrés avec de fortes impressions roussâtres. Outre les grands yeux ouverts et le cercle orbital très visible, le dégradé roux qui part du dos jusqu'à la poitrine comme une longue écharpe désordonnée ne laisse guère de doute: ce sont bien deux engoulevents à collier roux (caprimulgus ruficollis, cf. photos en haut de notule et ci-dessous), une espèce ibérique et maghrébine dont la présence sous nos latitudes, rarement constatée et documentée, reste dans la majorité des cas attestée par des cadavres découverts sur les routes et pistes africaines !


Engoulevent à collier roux aux Trois-Marigots
2015 10 25 midi / © Photo par Etienne Henry pour Ornithondar


Au sud du Sahara, une présence hivernale encore peu documentée

Il est actuellement admis que l'aire de distribution hivernale de l'engoulevent à collier roux (caprimulgus ruficollis, red-necked nightjar) se situe en Afrique occidentale - sans plus de précision. Elle s'étirerait en diagonale depuis le Sahara occidental atlantique jusqu'aux confins du delta intérieur du fleuve Niger, au Mali. Sans dépasser au sud le fleuve Sénégal. Il nous paraît cependant que cette zone doit correspondre à l'aire de répartition hivernale d'une seule des deux sous-espèces de caprimulgus ruficollis, en l'occurrence celle du Maghreb dite desertorum - Tunisie, Algérie et surtout Maroc où les effectifs semblent relativement importants, peut-être les plus fournis de toute l'aire de répartition géographique de cette espèce de la Méditerranée occidentale. En revanche, plusieurs notations et photographies, bien que rarissimes, de sujets observés aux Ghana, Burkina Faso et Bénin, en Gambie et Guinée Bissau tendent à prouver que les sujets de la sous-espèce nominale ruficollis, de la péninsule ibérique (Espagne, Portugal) et du nord du Maroc, vagabonderaient en hiver plus au sud que leurs congénères maghrébins, en zone soudanienne voire soudano-pré guinéenne des savanes. 

Les plus récentes observations de caprimulgus ruficollis en Afrique de l'ouest*, tous probables ruficollis à l'exception d'un desertorum:
  • Sénégal, autour du lac de Guier (Station ornithologique ex ORSTOM de Richard-Toll), 1 mâle ssp. ruficollis collecté le 1958 11 20 et 1 mâle ssp. desertorum collecté le 1963 11 28 par Gérard Morel et son équipe
  • Burkina Faso, Ranch de Gibier de Nazinga (RGN), première documentation de caprimulgus r. ruficollis dans le pays, par l'ami Bruno Portier, 2002 [PORTIER, B. [2002]. Red-necked Nightjar Caprimulgus ruficollis, new to Burkina Faso. Bull Afr.Bird Club, vol. 9, N°2, 139-140]
  • Burkina Faso, parc urbain Bangr Weoogo de Ouagadougou: 1 sujet vu et photographié en 2008 01
  • Gambie, zone de Tendaba: 2 sujets (cc) observés par une équipe du Rutland Osprey Project (Angleterre) emmenée par mon ami Tim Mackrill, le 2012 01 14
  • Ghana, parc national de Mole (Mole national park): 1 sujet photographié nuitamment par Otto Schmidt, du Cape Bird Club avec l'Ashanti African Tour, le 2013 11 28
Cette dernière documentation est la troisième rapportée du Ghana, seul pays d'Afrique occidentale à tradition ornithologique, avec la Gambie - et un nombre d'observateurs autrement plus fourni que dans tout le reste des pays de la région, toutes langues confondues ! La première observation de caprimulgus ruficollis avait été notée de Gambaga, un sujet collecté le... 1901 03 28; la seconde date de 2013 02 16, un sujet photographié à Nsuatre - soit 112 ans après la première observation !!! C'est dire la fréquence des 'rencontres' avec cet engoulevent, dans notre région ! Et de la valeur de notre découverte dans les Trois-Marigots du Sénégal, ce 2015 10 25 !


" What made up for this, was yet to come… there in the headlights, clearly a different nightjar. Much, much larger, than any of the others, with distinctive plumage. James had no clue and no experience of what sat before us. Hastily, most thumbing through field guides, Otto slid from the bus, camera ready. Fortunately the bird obliged and several good shots were taken. With this evidence we identified a very rare vagrant to Ghana, just one single red cross on the distribution map… Red-necked Nightjar ! Lifer for All, including our resident bird guide ! "

" En compensation, le meilleur était à venir... Là dans les phares, clairement un engoulevent différent. Beaucoup, beaucoup plus grand qu'un autre engoulevent, avec un plumage distinct. James n'avait aucune idée et aucune expérience de ce qui s'était posé devant nous. A la hâte, tandis que la plupart d'entre nous plongeaient dans leur guide de terrain, Otto s'est glissé hors du minibus, l'appareil photo armé. Par chance l'oiseau a été contraint de s'envoler sur quelques mètres et plusieurs photographies ont été prises. Avec ces preuves nous avons identifié un erratique très rare au Ghana, juste une croix sur sa carte de distribution... Un engoulevent à collier roux ! Condamnation à perpète pour tous, y compris pour notre guide ornitho local ! "

Mel Tripp, Otto Schmidt & Cape Bird Club avec l'Ashanti African Tour 2013 (Ghana)


* Étrangement, de similaires observations ont lieu au nord de l'aire de répartition estivale de caprimulgus ruficollis: des données aussi septentrionales que du Royaume Uni et du Danemark ont été rapportées. En France, l'oiseau est de plus en plus observé depuis la fin des années '90 du XXe siècle, notamment en Provence: Voir ICI



Ci-dessus: cartes de distribution estivale et hivernale de caprimulgus ruficollis
Pour l'hiver, celle de droite serait plus celle de desertorum, celle de gauche incluant desertorum et ruficollis
Les points rouges sont les observations faites depuis... 1901 en Afrique de l'ouest !


Sur la rive inondable du marigot de Khant, les deux engoulevents à collier roux reposent au milieu d'un bosquet de tamarix senegalensis buissonnants; seul un acacia nilotica décharné, dans les environs immédiats, forme un relief plus élevé. Les engoulevents semblent dormir au pied des racines des tamaris, ne recherchant pas spécialement les branchages au sol qu'affectionnent les engoulevents à longue queue. Alentour, la vasière asséchée forme des tannes déjà crevassées; cependant l'eau du marigot est toujours très haute, à portée d'ailes - quelque cinq à dix mètres seulement. A l'arrière du liseré de tamaris, une colline basse est un amas coquillier préhistorique qui a permis le classement patrimonial des Trois-Marigots. Quand les engoulevents s'envolent, ils alternent le battement d'ailes et le glissé; ils ne tentent pas de fuir toujours plus devant nous avant que de revenir par un arc de cercle vers le point de départ ainsi que le font les engoulevents à longue queue. Ils ont plutôt tendance à tournoyer autour de leur site de repos, bref autour du gonakier. A la différence de caprimulgus climacurus, qui entre bien la tête dans les épaules quand il est au repos, caprimulgus ruficollis garde la tête haute, et les yeux grands ouverts. Cela est peut-être simplement du à la crainte ? Nous pensons qu'il s'agit de deux migrateurs stationnés qui vont vite disparaître vers le sud après s'être gavés des insectes qui pullulent ici, au bord du Khant en cette période.

Un déclin de 25% des effectifs en près de 17 ans

A noter: l'engoulevent à collier roux n'est pas considéré comme sérieusement en danger, pour le moment. Néanmoins, un déclin récent de ses populations dans la Méditerranée occidentale ne laisse pas présager d'un avenir radieux pour l'espèce. On estime à près de 25% la baisse des effectifs de caprimulgus ruficollis en Europe, durant ces dix-sept dernières années - soit l'équivalent de trois générations. Notre oiseau pourrait donc rejoindre la longue liste des espèces menacées de disparition à plus ou moins brève échéance (UICN Red List). On estime le stock européen à moins de 300 000 individus - environ 110 000 couples reproducteurs. Les effectifs d'Afrique du nord, non évalués, seraient plutôt stables, sauf dans les régions à fort développement agricole et humain.

Lire:
UICN Red List / Caprimulgus ruficollis
BirdLife.org/datazone/Caprimulgus ruficollis
Birdlife.org/datazone/ et Birdlife.org/datazone/BirdsInEuropeI/
Oiseaux.net/Engoulevent à collier roux




Des engoulevents dans le nord du Sénégal

Sept espèces d'engoulevents (6 caprimulgus et 1 ex macrodipterix) peuvent être observées dans la vallée du fleuve Sénégal et le Sahel sénégalais. Une seule est franchement répandue et commune, caprimulgus climacurus, aisément reconnaissable à sa longue queue finissant avec une pointe plus ou moins prononcée en fonction du sexe. C'est aussi l'une des deux seules espèces résidentes de nos confins sahéliens, avec caprimulgus eximius de la race simplicior. Si la première peut être levée, et bien entendue - un cliquetis vibrant de clés !- partout où il y a des fourrés et des tapis de branchettes - ça, après le passage des bûcherons-charbonniers, ça ne manque pas !-, la seconde est plus exigeante quant au biotope: on la trouvera quasi exclusivement sur les talwegs et dans les endroits rocheux/caillouteux, ce qui rend sa résidence rare dans le bas-delta du Sénégal, extrémité méridionale de sa présence dans la région atlantique de l'Afrique du nord-ouest. Idem pour caprimulgus aegyptiaca de la race saharae, qui n'est pas résidente mais hivernante de courte durée (décembre-février) dans nos sables de la vallée, et probablement du Ferlo (en tout cas oriental) à la Falémé frontalière du Mali. Un gîte diurne regroupant une cinquantaine de sujets avait même été découvert par Gérard Morel dans une friche à salsola et tamarix, le 13 décembre 1964 [Lire ICI]. Deux migrateurs du Paléarctique occidental traversent le nord du Sénégal pour rejoindre leurs stations d'hiver situées bien au-delà du 14e parallèle: il s'agit de caprimulgus europaeus et de caprimulgus ruficollis. Et un migrateur intra africain, le spectaculaire caprimulgus (ex macrodipteryx) longipennis, qui remonte des savanes soudano-guinéennes avec la mousson; hélas, les sujets qui fréquentent la basse vallée du fleuve Sénégal durant la saison des pluies ne portent pas leurs fameux étendards, ce sont exclusivement des immatures qui nous rendent visite !

  • Engoulevent à collier roux* (caprimulgus ruficollis ssp. ruficollis et desertorum, red-necked nightjar), erratique hivernant - rare (ruficollis) à très rare voire accidentel (desertorum)
  • Engoulevent d'Europe* (caprimulgus europaeus ssp. europaeus et peut-être meridionalis, european nightjar), erratique hivernant - rare à exceptionnel pour meridionalis
  • Engoulevent du désert* (caprimulgus aegyptius ssp. saharae, egyptian nightjar), hivernant - assez commun, voire très localement commun, à assez rare
  • Engoulevent doré (caprimulgus eximius ssp. simplicior, golden nightjar), résident (et) erratique - assez rare à rare
  • Engoulevent à longue queue (caprimulgus c. climacurus, long-tailed nightjar), résident et migrateur partiel intra africain - commun à localement fréquent, le plus répandu de nos engoulevents afrotropicaux
  • Engoulevent terne (caprimulgus inornatus, plain nightjar), migrateur intra africain à tendance irruptive - statut incertain, peut-être assez commun en invasion [saisonnièrement "extrèmement commun" dans le Niokolo Koba et le sud-est du Sénégal, in Morel]
  • Engoulevent à balanciers (caprimulgus ex macrodipteryx longipennis, standard-winged nightjar), migrateur intra africain (mousson) - assez commun à localement commun durant la saison des pluies

* " Nous avons quelquefois rencontré en plein jour des engoulevents qui n’étaient ni C. eximius (Temminck) (que G.M. a trouvé nicheur près de Richard-Toll), ni C. ægyptius dont la coloration jaunsitre est à bonne lumière remarquable : le 7 octobre 1963 deux grands engoulevents gris, dans une prairie humide, au bord du lac de Guier ; le 4 novembre, trois ou quatre, dans un massif de grands acacias où ils perchaient. S’agissait-il de C. ruficollis qui fut également trouvé dans ce milieu, ou de C. europæus (Linné) qui a échappé jusqu’à présent à nos recherches ? De ce dernier il existe fort peu de mentions précises dans l’ouest africain tropical, celles d’Hopkinson, pour la Gambie, ne pouvant être retenues faute de spécimens (Cawkell et Moreau). "

Et pour aller plus loin: 
L'engoulevent ou l'étrangeté porteuse de malheur, par Christian Seignobos, in Revue d'ethnoécologie 1/2012

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